Le surdiagnostic est une maladie rarement abordée. C’est pourtant un élément indispensable à connaître de la médecine moderne : il transforme en malades des gens en bonne santé. Alors qu'ils ne souffraient de rien et n'auraient jamais souffert de leur "maladie" pendant toute leur vie, voilà qu'ils sont conduits à se faire surveiller, à se soigner, et souvent à modifier leur mode de vie. Avec parfois d'importantes conséquences pour leur vie personnelle, familiale, sociale et professionnelle. Et pourtant, personne n’en parle…
Le surdiagnostic : exemple de l'angine
Disons que vous êtes atteint d’une angine. Certaines angines sont dues à des virus, et aucun antibiotique ne détruit ces virus. D’autres angines sont dues à des microbes différents : les bactéries. Supposons que votre angine est due à une bactérie. Et que vous prenez un antibiotique. Puis vous guérissez. Vous pensez, tout naturellement, que c’est l’antibiotique qui vous a guéri. Illusion. Dans la réalité, le plus probable, c’est que vous auriez guéri sans antibiotique. L’immense majorité des angines guérit en quelques jours sans aucun traitement. Lorsqu’une angine est due à une bactérie, et qu’on la traite par antibiotique, la plupart du temps, on ne gagne rien du tout. Et parfois, on guérit quelques heures plus tôt. Les antibiotiques ne sont vraiment utiles qu’en cas d’angine grave – et ces cas sont graves. En Écosse, par exemple, une recommandation datant de 2010 recommandait de ne donner des antibiotiques qu’en cas d’angine grave ou d’angine ne s’améliorant pas après trois jours.
Donc lorsque vous avez une angine, que vous faites un test pour rechercher une bactérie, et que vous prenez un antibiotique parce que le test est positif, le plus souvent, cela ne sert à rien, et cela vous fait courir inutilement des risques d’allergie, de mycose, et surtout de sélection de microbes résistants (c’est le risque le plus grave). C’est cela, le surdiagnostic : un diagnostic exact (ici, une angine due à des bactéries) mais qui conduit à traitement inutile (on parle de surtraitement).

Un phénomène majeur dans la médecine moderne
Autre exemple courant : le tétanos et la poliomyélite sont des maladies rares. S’ils ne recevaient aucun vaccin, peu d’enfants seraient atteints de ces maladies. Autrement dit, seule une petite minorité d'enfants tirent un bénéfice réel de la vaccination. Mais cela vaut quand même la peine, parce que les inconvénients de ces vaccins sont minimes (une petite douleur sur le moment) alors qu’il s’agit de maladies graves qu’on soigne mal : le tétanos peut tuer, et la poliomyélite peut laisser paralysé.
Des phénomènes similaires se produisent lorsqu’on prend par exemple un traitement pour faire baisser la pression artérielle au-dessous de 160/90 mm de mercure, alors qu’on n’a jamais eu de maladie cardio-vasculaire. Moins de 1 personne traitée sur 50 en tire un bénéfice dans les trois ans qui suivent. Les autres en ont seulement les inconvénients (par exemple fatigue, risque de déshydratation en cas de canicule, ralentissement du coeur et difficultés à l’effort, etc.)
C'est la même chose lorsqu'on dépiste l'ostéoporose en utilisant une mesure de la densité osseuse chez des personnes qui n'ont pas eu de fracture anormale, ou qu'on dépiste certains cancers en l'absence de symptôme (thyroïde, prostate, sein, poumons, etc.
Surdiagnostic et surtraitement sont parfois acceptables
Ce n'est pas parce qu'une démarche médicale entraîne du surdiagnostic ou du surtraitement qu'il faut nécessairement y renoncer. Parfois, le bénéfice potentiel qu'on peut tirer du diagnostic et du traitement dépasse l'inconvénient du surdiagnostic et du surtraitement. Et parfois non. On a vu le cas des vaccins contre le tétanos ou la poliomyélite, il vaut la peine de les subir.
Mais il faut savoir ce que l’on fait. Les médecins et les pharmaciens (notamment) doivent comprendre et évaluer le surdiagnostic et le surtraitement pour raisonner correctement et conseiller utilement les patients.
Surdiagnostic et surtraitement sont mal connus des médecins
Malheureusement, le surdiagnostic et le surtraitement sont mal connus des médecins. Bien que ces notions datent déjà de plusieurs années, une étude récente a montré qu’elles ne sont pas enseignées aux étudiants en médecine et qu’elles n’apparaissent pas dans les manuels et les cours de médecine. C’est une des leçons de l’édition 2025 du congrès international « Preventing Overdiagnosis » (pour la prévention du surdiagnostic) à laquelle j’assiste à Oxford.
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Définitions du surdiagnostic
Selon le dictionnaire Larousse en ligne
Diagnostic par excès, avec application de critères élargis, de certaines maladies (cancers, maladies métaboliques ou hormonales) qui n’auraient jamais eu de conséquences sur la santé du patient malgré les anomalies cellulaires ou biologiques observées.
Selon la base de données de la National Library of Medicine des USA
L'étiquetage (comme malade) d’une personne atteinte d'une maladie ou condition anormale qui ne lui aurait pas causé de préjudice si elle n'avait pas été découverte ; la création de nouveaux diagnostics en médicalisant des expériences ordinaires de la vie, ou l'amplification de diagnostics existants en abaissant les seuils de diagnostic ou en élargissant les critères de définition sans preuves d’amélioration.
Les personnes ne tirent aucun bénéfice clinique du surdiagnostic, mais elles peuvent en subir un préjudice physique, psychologique ou financier. (traduction personnelle)
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Sources
- O’Connell R et col. "Overdiagnosis in undergraduate medical curricula : A scoping review" -n Poster au congrès "Preventing Overdiagnosis" Oxford, 3-5 septembre 2025
- Fédération scandinave des médecins généralistes “Surdiagnostic et autres excès en médecine" Prescrire 2019 ; 39 (429) : 552-554.
- Fletcher GS et coll. "Evidence based approach to prevention" . In: UpToDate, Post TW (Ed), UpToDate, Waltham, MA, USA. (Mise à jour août 2025)
À lire aussi
- Billon-Bernheim E "Surdiagnostics. Quand la médecine nous rend malades" UFC Que choisir. 24 février 2020.
- Welch HG et coll. "Overdiagnosed: Making people sick in the pursuit of health" Beacon Press, Boston (USA), 2012.
Pour les professionnels
"https://www.cebm.ox.ac.uk/preventing-overdiagnosis (Winding back the harms of too much medicine)"
"Wiser Healthcare (A research collaboration ofr reducing overdiagnosis and overtreatment)"
