Lutter efficacement contre les erreurs médicales

Par le 29 avril 2022, actualisé le 29 Avr 22.

Les erreurs médicales sont souvent considérées comme des fautes impardonnables. Du point de vue de leurs victimes, cela se comprend. Pourtant, il est inévitable que les médecins fassent des erreurs, vu le nombre de décisions qu'ils doivent prendre et leur difficulté. Pour diminuer le nombre d'erreurs, il y a plus efficace que le silence et la culpabilité solitaire qu'imposent les lois françaises.

Il est toujours difficile de parler des erreurs médicales. Du point de vue des patients, être victime d'une erreur est une épreuve parfois terrible, qui peut provoquer du ressentiment contre les médecins. L'enseignement reçu par les médecins les pousse à lier leurs erreurs à une grande culpabilité. Il est pourtant indispensable d'étudier les erreurs médicales, si on veut en comprendre le mécanisme et diminuer leur fréquence et leurs conséquences.

Le silence et la culpabilité empêchent de progresser

En France, pour qu'un patient soit indemnisé à la suite d'une erreur médicale, il faut très généralement qu'il démontre qu'il y a eu faute médicale. Ce qui pose la question de la responsabilité du médecin, et fait peser sur lui un risque légal. Si un médecin parle de ses erreurs, il craint d'abord d'être mal jugé par ses patients et par ses pairs. Mais il peut aussi craindre d'être poursuivi devant les tribunaux ou devant le conseil de l'ordre des médecins.
Le résultat, c'est que les médecins ne parlent qu'exceptionnellement de leurs erreurs, même entre eux. Or ce silence est tout à fait néfaste. Sur le plan pratique, il empêche d’étudier les erreurs et de lutter contre elles. Sur le plan psychologique, il interdit aux praticiens le partage des angoisses et contribue aux si fréquentes dépressions des soignants (que l’on atténue en utilisant le terme de burn-out).

Lutter intelligemment contre les erreurs médicales

Il existe pourtant d’autres manières d’envisager les choses. La revue Prescrire a organisé un système de signalement des erreurs qui permet aux médecins et aux pharmaciens d’étudier en groupe leurs bévues dans la sérénité, sans risque de poursuites judiciaires, afin d’en tirer les leçons personnelles et collectives, pour diminuer les risques.
Il existe des solutions juridiques permettant d’aborder différemment les questions d’erreur médicale et d’indemnisation des victimes. Par exemple, en Allemagne et en Suisse, il existe des instances de médiation entre médecins et victimes qui sont pratiquement gratuites pour les patients. Au Royaume-Uni, les parties sont encouragées à rechercher un règlement amiable avant toute action en justice. Au Danemark et en Suède, il n’est pas nécessaire de démontrer l’existence d’une « faute » pour obtenir une indemnisation en cas d’accident thérapeutique.

Pour le pédagogue John Hattie
"Les salles de classe devraient être conçues comme des endroits
où les erreurs ne posent pas problème."

Des circonstances qui augmentent le risque d'erreur

On connaît bien sûr certains facteurs qui augmentent le risque d'erreur : la fin de la journée, la fin de la semaine, avec la fatigue ; lorsqu'on a pris du retard, que la salle d'attente est pleine, que les gens qui attendent râlent, au point qu'on n'ose même pas s'arrêter pour aller aux toilettes ; lorsqu'on est avec un patient nouveau qu'on ne connaît pas, ou au contraire avec un patient ancien qu'on connaît "trop bien" ou avec un hypochondriaque qui a tendance à se plaindre bruyamment de petites anomalies...
Idéalement, les médecins devraient se reposer suffisamment, ne pas trop travailler, s'arrêter quand ils sont fatigués ... si seulement les médecins libéraux qui prennent leur retraite trouvaient des successeurs, si seulement les hôpitaux n'obligeaient pas les médecins à enchaîner les gardes... Il faudrait aussi prendre du recul et considérer d'un œil neuf toute nouvelle plainte. Toujours indiquer aux patients qu'en cas d'évolution défavorable, ils peuvent revenir consulter...

Les erreurs médicales sont-elles toutes égales ?

Bien sûr, certaines erreurs ont pour les patients des conséquences plus graves que d'autres. Certaines erreurs résultent aussi de comportements réellement fautifs, à corriger. Mais en dehors de cela, j'observe que des erreurs de gravité égale et résultant de comportements équivalents ne sont pas considérés de la même manière.
Les erreurs par défaut sont souvent considérées comme plus graves que les erreurs par excès.
Par exemple, ne pas prévoir des examens complémentaires ou ne pas donner un traitement antibiotique, anti-cholestérol, tranquillisant ou antidépresseur est souvent considéré comme plus grave que prescrire ces examens ou ces traitements alors qu'ils sont inutiles. Pourtant, un diagnostic ou un traitement inutiles peuvent avoir de lourdes conséquences pour les personnes.

Peut-on éliminer toutes les erreurs médicales ?

Calculons. Un médecin généraliste reçoit en moyenne plus de trente patients par jour, au moins cinq jours par semaine, au moins quarante semaines par an. Ce qui fait un minimum de 6 000 consultations par an. À chaque consultation, il doit retenir ou non les signes que lui décrit son patient comme pertinents et utiles pour le diagnostic ; poser telle ou telle question, ou pas ; choisir s’il doit examiner le cœur, ou le poumon, ou autre chose, ou rien ; décider si ces examens sont normaux ou pas et quelle est l’importance des anomalies ; prévoir ou non un complément (prise de sang, radio, examen demandé à un collègue spécialiste) ; proposer ou pas un ou plusieurs traitements adaptés, à dose correcte, pendant la durée qui convient. Soit un minimum de dix décisions par consultation (et en général, plutôt quinze ou vingt).
Un généraliste prend donc au minimum 60 000 décisions par an. Combien y a-t-il de chance qu’il ne commette aucune erreur, aucune « faute légale » ? Aucune. Tout médecin qui pratique commet plusieurs erreurs chaque année.
Il est impossible d’exercer la médecine sans commettre d’erreurs. Si l’on part de l’idée que les erreurs médicales sont des fautes, on rend de fait tous les médecins coupables avant leur première consultation. Et on les soumet en permanence au risque d’être condamnés un jour ou l’autre, sans qu’ils n'y puissent rien. C’est très malsain.

Pour diminuer le nombre et la gravité des erreurs médicales, il est essentiel de trouver un moyen de les étudier posément, en dehors du cadre d'un conflit légal.

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Sources
- Prescrire Rédaction, « Éviter l’évitable – Analyser un événement indésirable en soins de premier recours : une démarche collective des soignants impliqués », « Erreur liée aux soins : la décrire en détails pour mieux la comprendre », « Contribution potentielle de l’entourage à la survenue d’erreurs au cours des soins » Rev Prescrire 2011 ; 31 (332) : 456-460, 2018 ; 38 (419) : 692-697 et 2022 ; 42 (460) : 157-158.
- « L’indemnisation des victimes d’accidents thérapeutiques » Documents de travail du Sénat – Série « Législation comparée », nº 81, novembre 2000.
- Latil F. et coll. « Pour une maîtrise médicalisée des préjudices liés aux soins », Pratiques et organisations des soins 2008 ; 39 (4) : 331-339.

Crédits photos : n°1 - "Authentication Failed" par Markuss Spiske sur Unsplash
n°2 - "Educational postcard" par Ken Whytock sur Visual Hunt

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Rédigé par sans conflit d'intérêt, notamment avec les firmes pharmaceutiques, leurs officines de communication, l'assurance maladie et les compagnies d'assurance ou mutuelles.

CITER: Jean Doubovetzky "Lutter efficacement contre les erreurs médicales" ; 29 Avr 2022 ; site internet Anti Dr Knock (https://anti-knock.fr/blog-societe/lutter-efficacement-contre-les-erreurs-medicales/)
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