L’assurance maladie et les politiques ont engagé de nombreuses actions spectaculaires visant à diminuer le montant des indemnités journalières versées pour des arrêts de travail pour maladie. Mais les pistes suivies sont-elles les bonnes ?

Vu de mon cabinet

J’exerce, il est vrai, dans un quartier particulièrement défavorisé : selon l’INSEE, un des 20 quartiers les plus pauvres de France. Et vu de mon bureau il semble certes y avoir une augmentation des arrêts de travail, mais elle n’est pas due à des « abus » et encore moins à des « fraudes ».

J’observe que des personnes travaillent alors qu’elles sont plus âgées et plus fragiles qu’autrefois. Comme on peut s’y attendre, elles sont plus souvent malades et doivent s’arrêter plus souvent.

J’observe aussi que certaines formes d’organisation du travail rendent plus ou moins malade. Par exemple, lorsque le personnel qui fait les ménages dans les hôtels travaille en binômes, les maladies dues au travail (en particulier les lésions des épaules) sont moins fréquentes.

Management toxique

Plus parlant encore, c’est parfois la manière de diriger qui est pathogène. Dans un supermarché voisin, il n’y avait que très peu d’arrêts maladie, le personnel étant relativement jeune. Et puis un nouveau chef est arrivé, un peu arrogant, n’écoutant pas son personnel, cherchant à faire sans cesse preuve d’autorité, avec une manière brutale et méprisante de s’adresser aux gens, ne tenant pas compte de leur vie personnelle dans l’établissement des horaires, etc. Sur les douze employés, quatre ont dû être mis en arrêt de travail de relativement longue durée (un à quatre mois) pour cause de « burn out » (je devrais dire pour cause de harcèlement au travail). Puis le directeur provisoire a été changé, et comme par miracle, il n’y a plus eu d’arrêts de travail.

Ce cas n’est malheureusement pas rare. Je pourrais encore citer au moins une dizaine de cas équivalents. Je me demande toujours si des personnes toxiques ont été choisies pour des postes de direction, ou si on leur a enseigné des méthodes toxiques de management.

Lutter contre la fraude

Selon un délégué de l’assurance maladie à qui j’ai parlé il y a quelques temps, il y aurait cependant eu des triches importantes. Selon lui, il existait sur certains réseaux sociaux des escrocs proposant de faux arrêts de travail contre rémunération.

Ce serait la raison pour laquelle l’assurance maladie a obligé les médecins à ne faire d’arrêt de travail qu’avec une carte vitale (transmission par internet) ou sur des formulaires sécurisés par une pastille métallique, un peu comme les billets de banque. Sur la photo un peu plus bas, vous pouvez voir un ancien formulaire d'arrêt de travail (en haut) et deux nouveaux (en bas).

Cette nouvelle réglementation interdit aux médecins de faire les arrêts de travail avec leur ordinateur en l’absence de carte vitale. Résultat prévisible : un grand nombre d’erreurs de rédaction, et un grand nombre de formulaires à re-remplir (à la main, forcément). Pourtant, des ordonnances sécurisées sont aussi obligatoires pour la prescription de certains médicaments à haut risque comme la morphine, mais elles peuvent être émises avec un ordinateur en générant un QR-code qui les rend infalsifiables, car le QR-code est différent pour chaque ordonnance. Il n’était pas très compliqué d’en faire autant pour les arrêts de travail. L’obligation d’écrire à la main, puis de scanner le document pour aller ensuite le mettre dans le dossier et en garder la mémoire, cela prend du temps aux médecins. On peut donc se demander si le but réel n’est pas de rendre plus difficile la prescription d’arrêts de travail pour maladie.

Formulaires d’arrêt de travail pour maladie
Image n°2 :
Anciens et nouveaux formulaires d’arrêt de travail pour maladie.
Désormais, les médecins ne peuvent prescrire d’arrêt de travail que sous forme informatique, si le patient présente sa carte électronique d’assurance maladie (dite carte Vitale), ou à la main, sur un formulaire comportant une marque argentée, un peu comme en ont les billets de banque.

La volonté de ne pas savoir

Un épisode particulièrement détestable s’est déroulé l’été 2026 au Sénat de la République. Pour le comprendre, il faut savoir qu’en 2024 pour la première fois depuis … toujours, les arrêts de travail longs les plus nombreux ont eu pour cause les troubles psychologiques et non les troubles musculo-squelettiques. Autrement dit, la souffrance psychique est une cause majeure d’augmentation des arrêts de travail.

Une commission du Sénat a donc été chargée d’interroger tous les acteurs concernés et de rendre un rapport argumenté et des recommandations. Quiconque a déjà lu des rapports du Sénat en connaît le sérieux.

Or le Sénat a décidé, non seulement de ne tenir aucun compte des conclusions du rapport, mais encore d’en interdire la publication. Une forme de censure qui a particulièrement choqué les représentants des professionnels de santé qui s’étaient exprimés devant la commission.

Heureusement pour la démocratie, ces conclusions ont fuité dans la presse spécialisée en médecine du travail (voir plus loin),

La suite au prochain article

Depuis la non-publication de ce rapport, il y a quelques mois, des mesures de restriction ont été prises par le gouvernement, sous forme d’un décret dont l’application est imminente. De nombreux patients risquent de se trouver en difficulté. C’est pourquoi nous allons décrire ces nouvelles dispositions dans les jours prochains. En attendant, vous pouvez lire ci-dessous,les recommandations censurées par le Sénat.




Les recommandations censurées sur la souffrance psychique au travail

Voici les recommandations sur la souffrance psychique au travail rejetées par le Sénat qui en a refusé la publication. Elles ont cependant fuité dans la presse spécialisée en médecine du travail. Chacun pourra ainsi s’assurer qu’elles n’ont rien d’extravagant, même si elles sont évidemment parfois discutables.

Recommandation n° 1 : Confier à une conférence rassemblant des experts et des personnalités qualifiées le soin d’élaborer une définition harmonisée de l’épuisement professionnel.

Recommandation n° 2 : Agir, au sein de l’Organisation mondiale de la santé, pour obtenir la reconnaissance de l’épuisement professionnel comme une maladie à part entière dans la Classification internationale des maladies.

Recommandation n° 3 : Développer une politique de prévention primaire spécifique à destination des femmes, tenant compte des particularités de leurs conditions d’exercice d’une activité professionnelle.

Recommandation n° 4 : Ajouter, à l’article L. 4121-2 du code du travail portant sur les principes généraux de prévention, un dixième principe relatif à l’écoute des travailleurs.

Recommandation n° 5 : Favoriser le dialogue professionnel dans l’entreprise en s’appuyant sur le droit à l’expression directe et collective sur le contenu, les conditions d’exercice et l’organisation du travail reconnu aux salariés par le Code du travail.

Recommandation n° 6 : Systématiser les suites aux contrôles en cas d’absence de document unique d'évaluation des risques professionnels (Duerp), en mobilisant la nouvelle sanction administrative parmi les outils de réponse graduée à la disposition de l’inspection du travail.

Recommandation n° 7 : Renforcer l’accompagnement des employeurs, et plus particulièrement au sein des petites et moyennes entreprises, pour la réalisation et l’actualisation du volet « risques psychosociaux » du Duerp, ainsi que pour la définition des actions de prévention et de protection à mettre en œuvre.

Recommandation n° 8 : Développer les formations de premiers secours en santé mentale au sein des entreprises et des établissements publics, notamment en direction des élus du personnel, en étendant le champ de ces formations au repérage précoce des souffrances psychiques.

Recommandation n° 9 : Garantir que la formation initiale des futurs managers comprenne un module consacré à la souffrance psychique au travail.

Recommandation n° 10 : Réaxer les modules de formation des managers portant sur la qualité de vie au travail sur l’impact des conditions de travail sur la santé psychique des travailleurs et sur le repérage précoce des souffrances.

Recommandation n° 11 : Mener d’ici à la fin de l’année 2026 une campagne d’information spécifique sur la santé mentale au travail et, en particulier, sur la prévention de l’épuisement professionnel.

Recommandation n° 12 : Dans le cadre du cinquième plan santé au travail, encourager la généralisation de dispositifs régionaux permettant de rassembler en un site unique l’ensemble des ressources utiles en matière de prévention des risques psychosociaux, d’améliorer leur accessibilité et d’orienter les différents publics vers la documentation, les outils et les interlocuteurs pertinents et allouer les moyens nécessaires à l’animation de ces dispositifs.

Recommandation n° 13 : Définir dans la loi les facteurs de risques psychosociaux en s’appuyant, en la mettant à jour, sur la liste établie par le rapport Gollac.

Recommandation n° 14 : Amplifier la formation des inspecteurs du travail sur les différentes formes de souffrance psychique au travail, ainsi que sur les moyens juridiques à leur disposition pour y répondre.

Recommandation n° 15 : Renforcer l’offre socle des service de prévention et de santé au travail interentreprises (SPSTI) autour de la prévention de la souffrance psychique au travail.

Recommandation n° 16 : Mettre à jour le modèle de la fiche d’entreprise prévu par l’arrêté du 29 mai 1989 afin qu’il prenne en compte les risques psychosociaux.

Recommandation n° 17 : Garantir l’effectivité du devoir d’alerte du médecin du travail prévu à l’article L. 4624-9 du code du travail et de l’obligation de transmission systématique des propositions et préconisations formulées par celui-ci à tous les acteurs intervenant dans la prévention des risques psychosociaux en entreprise.

Recommandation n° 18 : Développer, au sein des SPSTI, l’action de prévention des psychologues du travail dans les équipes pluridisciplinaires.

Recommandation n° 19 : Accentuer, s’agissant du régime général, le recours au requêtage des arrêts de travail relevant des codes CIM relatifs à la santé mentale, afin d’identifier les atypies par secteur, territoire ou entreprise afin de déclencher, le cas échéant, une intervention rapide des services de prévention et de santé au travail et des ingénieurs de prévention des Carsat et l’étendre à la fonction publique.

Recommandation n° 20 : Expérimenter l’intervention d’équipes mobiles en santé mentale au sein des entreprises et des établissements publics pour dialoguer avec les salariés, les agents et les employeurs sur la santé psychique.

Recommandation n° 21 : Assurer dans les meilleurs délais la mise en œuvre des dispositions relatives à l’interopérabilité du dossier médical partagé (DMP) et du dossier médical en santé au travail (DMST), au bénéfice de la médecine de ville et de la médecine du travail.

Recommandation n° 22 : Renforcer les outils de dialogue entre les médecins traitants, psychiatres et psychologues d’une part, et les médecins du travail d’autre part.

Recommandation n° 23 : Faire naître un réflexe d’alerte chez les salariés les conduisant à saisir directement la médecine du travail lorsqu’ils constatent une dégradation importante des conditions de travail dans leur service ou lorsqu’ils estiment que leur santé psychique est menacée par leur activité professionnelle.

Recommandation n° 24 : Permettre au comité social et économique de saisir le médecin du travail de toute question relevant de la compétence de celui-ci.

Recommandation n° 25 : Abaisser de 25 % à 10 % le taux d’incapacité partielle permanente requise pour ouvrir l’accès à la procédure complémentaire de reconnaissance des maladies professionnelles devant les comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP).

Recommandation n° 26 : Garantir que les médecins du travail répondent en temps utile aux demandes d’avis formulées par les CPAM dans le cadre de l’instruction des dossiers de reconnaissance en maladie professionnelle devant les CRRMP.

Recommandation n° 27 : Ouvrir une négociation interprofessionnelle sur la création d’un tableau de maladies professionnelles spécifique aux pathologies psychiques liées au travail et sur l’instauration d’une nouvelle instance dédiée à la santé au travail dans l’entreprise.

Recommandation n° 28 : Agir au niveau européen afin que l’épuisement professionnel soit inscrit dans la liste européenne des maladies professionnelles établie par la Commission européenne.

Recommandation n° 29 : Sécuriser la capacité de diagnostic des médecins généralistes et des médecins du travail en matière d’épuisement professionnel et de pathologies psychiques liées au travail.

Recommandation n° 30 : Mettre en place, dans chaque région ou collectivité, une équipe médicale pluridisciplinaire référente pour assurer le repérage et le suivi des patients atteints de souffrances psychiques graves liées au travail.

Recommandation n° 31 : Soutenir financièrement, par le biais des agences régionales de santé, et encourager les initiatives associatives visant à créer des lieux dédiés à l’accueil et à la reconstruction des victimes d’épuisement professionnel et mettre en place des parcours d’accompagnement reposant sur la pair-aidance.

Recommandation n° 32 : Encourager et sécuriser sur le plan juridique le recours à la pair-aidance dans les organisations sociales, médico-sociales et sanitaires pour accompagner les victimes d’épuisement professionnel.

Recommandation n° 33 : Mener une étude de cohorte sur les victimes d’épuisement professionnel afin de mieux connaître les conséquences médicales de ce syndrome sur le moyen et le long terme.

Recommandation n° 34 : Postérieurement à un épuisement professionnel, rendre la visite de pré-reprise devant la médecine du travail obligatoire.

Recommandation n° 35 : Renforcer le dispositif du « référent handicap » sur le plan de l’accompagnement des travailleurs en souffrance psychique.

Recommandation n° 36 : Améliorer la notoriété des dispositifs de formation et d’accompagnement dans l’aménagement des postes proposés par l’Agefiph et le FIPHFP pour favoriser la réinsertion professionnelle des personnes atteintes de troubles psychiques.

Recommandation n° 37 : Lancer une mission d’inspection interministérielle ad hoc sur les souffrances psychiques en lien avec le travail des agents publics, dont les travaux seront publiés.

Recommandation n° 38 : Garantir, dans la fonction publique, l’accès à des cellules d’écoute indépendantes pour recueillir les alertes sur les situations de souffrance psychique au travail.

Recommandation n° 39 : Faciliter le reclassement des fonctionnaires à l’issue d’un épuisement professionnel dans un autre service que leur service d’origine, notamment par la création d’un dispositif mutualisé de transition professionnelle permettant un retour progressif à l’emploi.

Source : « Souffrance au travail : les recommandations interdites du Sénat » Santé & Travail, 11 juillet 2026.




Lire aussi




Sources :
- Iddou A et Rouget A « Rapport sur les souffrances psychiques au travail enterré : le mécontentement s’accroît face à l’attitude du Sénat » Mediapart, 1er août 2026.
- Bissuel B « Pourquoi le Sénat a-t-il enterré le rapport sur le burn-out » Le Monde, 22 juillet 2026.
- « Souffrance au travail : les recommandations interdites du Sénat » Santé & Travail, 11 juillet 2026.
- Germain S « Souffrance psychique au travail : le Sénat boucle ses auditions » Santé & Travail, 07 juillet 2026.
- Liobard D « Arrêts maladie en France (2010–2025) » Rapport indépendant, version décembre 2025. (intéressant pour les faits et chiffres officiels référencés, mais la réflexion semble biaisée)




Crédit photo :
Image 01 : « Visiting the sick » Librairie du Congrès sur Wikimedia Commons (domaine public) (recadré)
Image 02 : « Formulaires d’arrêt maladie en 2026 » Copyright Jean Doubovetzky.