Le prix des médicaments : hors de contrôle

Par le 31 décembre 2021, actualisé le 17 Mar 22.

Depuis quelques années, le prix de certains médicaments semble hors de contrôle. Quelques industriels de la pharmacie ont décidé de les fixer en tenant compte uniquement des capacités maximum de paiement des acheteurs. Les administrateurs et les politiques les ont, jusqu'à présent, laissé faire...

Autrefois, les défenseurs des industriels des médicaments expliquaient que le prix du médicament se justifiait ainsi : il fallait tenir compte des coûts de recherche et de développement, plus les coûts de fabrication, plus les coûts administratifs (par exemple les frais de dépôt de dossier auprès des agences du médicament), et ensuite l'industriel devait dégager une marge bénéficiaire. À noter qu'en 2017, la marge bénéficiaire des 5000 plus grands groupes cotés en bourse est de l'ordre de 8,3%, ce qui est considéré comme un record. Dans le même temps, le taux de profit net, après impôt, des industriels du médicament est estimé à environ... 25%.
Le record est détenu par l'entreprise Gilead, qui a réussi à obtenir un bénéfice final de 42% sur la période 2014-2017. Comment cela a-t-il été possible ?

Le développement du sofosbuvir

En 2007, un chercheur de l'université de Glasgow publie la découverte des propriétés d'une molécule qui pourrait empêcher le virus de l'hépatite C de se développer dans le foie. Mais c'est Pharmasset, une start-up privée créée pour l'occasion, qui fait les quelques études complémentaires permettant de breveter cette molécule, qui prendra plus tard le nom de sofosbuvir. Ni le chercheur initial ni l'université de Glasgow ne tireront le moindre bénéfice de leur découverte. Après avoir investi environ 63 millions de dollars en recherche et développement, Pharmasset est rachetée par Gilead en 2012 pour un montant de... 11 milliards de dollars. Gilead investit à son tour un peu moins d'un milliard de dollars en essais cliniques et frais administratifs.

Le prix du Sovaldi°

À ce moment là, Gilead possède le seul médicament capable de guérir les malades de l'hépatite C, leur sauvant ainsi la vie. Le sachant, comment l'entreprise va-t-elle fixer son prix ? On le sait, exceptionnellement, parce que le Sénat américain a enquêté sur la question, rendant publics des dizaines de milliers de pages de documents couverts par le secret industriel, dont les échanges entre les plus hauts dirigeants de Gilead. L'entreprise investit plusieurs dizaines de millions de dollars en études de marché pour déterminer le prix le plus élevé que les autorités sanitaires sont susceptibles d'accepter, après avoir été poussées par les associations de patients, impatientes de voir commercialisé le médicament miracle. Le prix fixé aux USA est alors de 84 000 dollars pour une cure de douze semaines de Sovaldi°, qui permet de guérir un malade. Chaque comprimé, qui coûte 0,83 dollars à fabriquer, est ainsi revendu 700 dollars.

Fixation honnête du prix des médicaments,
ou hold-up sur la santé publique ?

Tous les malades ne seront pas traités

La conséquence de ce prix, c'est que tous les malades ne seront pas traités. Les industriels en sont parfaitement conscients, mais ce n'est pas leur problème. Le mémo d'une réunion des dirigeants de Gilead indique : « Les pertes consécutives à un moins grand nombre de patients commençant leur traitement sont plus que compensées par les augmentations de revenu lorsque le prix est dans la limite haute ». Tous les pays, y compris les plus développés, vont établir des règles permettant de trier les malades qui recevront ou pas le médicament : des règles de rationnement des médicaments.
En France, le prix fixé est de 41 000 euros la cure. Le traitement des 200 000 malades de l'hépatite C coûterait 8 milliards d'euros par an, alors que le montant annuel total de toutes les dépenses médicamenteuses de l'assurance maladie est de 30 milliards. Impossible. Des critères sont choisis, qui limitent le traitement à la moitié environ des malades : seuls les cas les plus graves sont pris en charge.

L'autre solution

Évidemment, une autre solution était possible. La Loi française prévoit expressément le cas où un médicament est « mis à disposition du public (...) à des prix anormalement élevés, ou si le brevet est exploité dans des conditions contraires à la santé publique». Le gouvernement peut alors proposer à un industriel fabriquant le générique du médicament de le commercialiser en France, sans attendre le délai d'exclusivité normalement accordé au détenteur du brevet. Mais les politiques français s'opposeront farouchement à la mise en œuvre de cette mesure de sauvegarde, proposée par des associations.

Même chose pour les vaccins

Comme chacun a pu le comprendre, c'est le même type de raisonnement que certains industriels du médicament ont appliqué pour fixer le prix des vaccins Covid. On a même entendu dire que selon les industriels, grâce aux vaccins, les autorités sanitaires (des pays riches) faisaient une "économie" de 10% ou de 15% par rapport aux frais qu'aurait entrainé l'hospitalisation des malades. Quant aux pays pauvres, tant pis pour eux.

Je m'arrête là. C'est à chacun de vous de réfléchir aux conséquences de ces faits.
Ce n'est pas à moi de proposer ici une interprétation ou des solutions.

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Crédit photo : Jan Antonin Kolar sur Unsplash

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Sources
Maguet O "La santé hors de prix : l'affaire Sovaldi" Raisons d'agir éd., Paris 2020, 212 pages, 9 €.

Rédigé par sans conflit d'intérêt, notamment avec les firmes pharmaceutiques, leurs officines de communication, l'assurance maladie et les compagnies d'assurance ou mutuelles.

CITER: Jean Doubovetzky "Le prix des médicaments : hors de contrôle" ; 31 Déc 2021 ; site internet Anti Dr Knock (https://anti-knock.fr/blog-societe/le-prix-des-medicaments-hors-de-controle/)
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