L’inceste est un événement fréquent, il touche de nombreuses familles. Ses conséquences psychologiques, médicales et sociales sont majeures. La lecture d’un ouvrage de fond sur ce phénomène est nécessaire à tous les soignants, mais aussi aux travailleurs sociaux, aux enseignants, et à toutes celles et ceux qui ont le souci d’intervenir, par exemple pour diminuer le risque pour leurs enfants.
« Le berceau des dominations » est un des meilleurs livres dans ce domaine.
Un ouvrage fondamental pour une remise en cause nécessaire
Depuis quelques années, il semble (un peu) plus facile aux victimes (très majoritairement des femmes) de dire qu’elles sont été victimes d’abus sexuels ou de viols en milieu professionnel. Et un certain nombre de courageuses victimes font aussi état des violences sexuelles subies dans l’enfance, le plus souvent en milieu familial. C’est-à-dire que le problème de l’inceste est un petit peu moins tabou qu’autrefois : le silence qui l’entoure est un peu moins épais.
Pourtant, relativement rares semblent les personnes qui se sont réellement documentées, qui se sont demandées si leurs a-prioris étaient valides, si ce qu’elles croyaient de tout temps était vrai. C’est là que « Le berceau des dominations » est un ouvrage fondamental.
Un livre pour comprendre et changer
L’auteure nous parle des enquêtes et des chiffres de l’inceste, des incesteurs (agresseurs responsables des incestes) qu’elle a rencontrés et interviewés en prison, de leur manière de présenter leurs crimes, de la manière dont la condamnation des incesteurs ne modifie que rarement leur place dominante dans les familles, de la manière dont l’inceste se reproduit de génération en génération, du rôle du secret et du silence et de leurs conséquences sur la vie des victimes, mais aussi sur la société, des réactions de l’appareil judiciaire et pénitentiaire…
L’ouvrage est écrit simplement, mais il n’est pas facile à lire. D’une part, parce qu’il heurte certaines de nos convictions, par exemple la conviction que la famille est le lieu par excellence qui protège les enfants. D’autre part, parce que les récits réels des victimes sont poignants et que les discours des agresseurs sont souvent glaçants. Pourtant, il semble nécessaire de faire l’effort pour comprendre et pouvoir agir à bon escient, que ce soit en tant que soignant, qu’intervenant auprès d’enfants ou même que parent.
Les abus sexuels sur enfants sont très fréquents
L’estimation de la fréquence des abus sexuels sur mineurs est très difficile. D’une part, parce que les définitions de l’abus sexuel et du viol peuvent varier d’un pays à l’autre et d’une chercheuse (chercheur) à l’autre. D’autre part, parce que la réponse dépend de la manière dont la ou les questions sont posées. Aux USA, des chiffres souvent cités sont « une fillette sur 4 et un garçon sur 9 ». En France, un chiffre plancher serait 5 % de victimes, soit au moins 3 millions de personnes. Mais il faut aussi compter les victimes indirectes : il n’est pas anodin d’avoir un parent, un enfant, un frère ou une sœur victime d’abus sexuel (le plus souvent un inceste).

Je considère sa lecture comme nécessaire à tous les soignants (médecins, psychologues, sages-femmes, etc.), travailleurs sociaux et travailleurs au contact d’enfants (enseignants, éducateurs, animateurs, etc.) ainsi qu’aux étudiants des disciplines concernées. C’est aussi une lecture fondamentale pour toute personne qui voudrait prendre activement part à la lutte contre les incestes.
Les abus sexuels sur enfants sont avant tout des incestes
Beaucoup de gens ont l’idée que l’incesteur est un monstre, un anormal, un malade. Ils pensent mettre à l’abri leurs enfants en les empêchant de sortir le soir et en les mettant en garde contre les inconnus qui les aborderaient. En réalité, la plupart des abus sexuels sur enfants sont perpétrés par des proches des enfants : le père, un grand-père, un oncle, un grand frère, parfois une femme (mère, tante, sœur), parfois un voisin.
La prévention consiste avant tout à parler
La prévention des abus sexuels ne repose pas avant tout sur l’interdiction de sortir, la méfiance envers les inconnus, le refus des vêtements jugés « trop sexy ». La prévention des abus sexuels repose sur le dialogue avec les enfants. Il faut leur demander régulièrement si quelqu’un les agresse ou les menace, si quelqu’un leur fait faire des choses qui ne leur plaisent pas, si quelqu’un leur dit qu’il y a des secrets dont il ne faut jamais parler. Il faut dire et répéter aux enfants que personne – pas même son père ou sa mère – n’a le droit de toucher leurs parties intimes, de leur demander de toucher ses parties intimes. Et que si cela arrive, il faut en parler pour que cela cesse, parce que c'est absolument interdit par la loi.
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Lire aussi :
– Traitements psychiatriques chez l’enfant : la grande misère
– L’Ordre des médecins décourage les signalements
– Inégalités de santé chez les enfants en France
– La charte des médecins de Cantepau
Sources :
1- Dussy D. "Le berceau des dominations – Anthropologie de l’inceste " (édition revue et augmentée en 2021), Editions Pocket, Paris 2021.
Crédits photo :
Image n°1 : "Le berceau des dominations, 4e de couv." par Jean Doubovetzky (tous droits réservés).
Image n°2 : "Le berceau des dominations, recto" par Jean Doubovetzky (tous droits réservés).
