Une vraie-fausse hypertension artérielle

L’hypertension artérielle est un de ces diagnostics qu’on peut fabriquer presque à volonté chez des patients en situation de faiblesse. Il faut être très strict sur les critères de décision pour éviter de traiter pour rien des gens en bonne santé pendant des années.

Dans mon cabinet de groupe, il arrive que les remplaçants se succèdent. Leur nombre permet d’observer différentes manières de pratiquer la médecine.

Madame Ordine

L’histoire se déroule il y a quelques années. Madame Ordine est dans le début de sa cinquantaine (a). Elle est divorcée et vit avec ses deux derniers enfants, qui n’ont pas fini leurs études. Elle est conductrice et livre de petits paquets pour un transporteur privé. Elle est en bonne santé et ne consulte que pour de petites maladies banales, comme les rhumes d’hiver. Et jusqu’ici, elle ne suit aucun traitement régulier.

Médecine du travail et remplaçants

Comme chaque année, elle voit son médecin du travail. Le praticien lui trouve une tension artérielle de 165/96 (b) et lui demande de consulter son médecin habituel, qui est une de mes collègues.
Elle est en congés et Madame Ordine voit un remplaçant. Celui-ci prend les choses au sérieux : il vérifie la tension, qui n’a guère changé, écoute le cœur et prescrit un bilan sanguin à faire le matin à jeun.
Madame Ordine explique timidement qu’avec ses horaires de travail, elle ne pourra pas le faire. Ce serait bien de lui faire un arrêt de travail de quelques jours.
Le remplaçant, lui coupant la parole : « Quelques jours ? Pourquoi quelques jours ? Un jour suffirait. (Puis lâchant un peu de lest) Allez. Je vous marque trois jours. Mais pas plus. »

Un « sphygmomanomètre » à mercure :
appareil pour mesurer la pression (ou tension) artérielle.

Traitement antihypertenseur

Au troisième jour, Madame Ordine revient avec ses analyses. Mais le remplaçant est maintenant une remplaçante. Elle regarde les analyses (normales), mesure la tension, (à peu près inchangée), puis elle la renvoie à son collègue, qui revient dans deux jours, puisque « Il la suit. » Madame Ordine reprend le travail. Deux jours plus tard, au sortir du boulot, la revoici avec le premier remplaçant. Nouvelle « prise de tension » (drôle d’expression : mais non, on vous la laisse, votre tension, sans quoi vous n’en auriez plus !) Et hop : traitement, un comprimé tous les matins. « Et surtout revenez voir votre médecin habituel la semaine prochaine pour vérifier que la tension baisse ! »

Retour à la normale

La médecin habituelle est enfin de retour. Elle observe un instant ses traits tirés puis elle demande ce qui s’est passé en son absence. La patiente lui raconte.
La docteure : « Vous êtes sûre que ce n’est pas surtout un coup de fatigue ?
Oh Docteur, je suis épuisée. C’est pour ça que j’étais venue voir vos remplaçants. Juste pour demander une semaine d’arrêt de travail. Vous savez, je livre des paquets toute la journée pour nourrir mes enfants, mais je déteste conduire. »
Madame Ordine repart avec un arrêt maladie de deux semaines et la consigne de ne prendre aucun médicament. Curieusement, sa tension artérielle est revenue toute seule à la normale. Et elle a repris sa vie comme avant. Avec un recul de Peut-on en tirer quelque leçon ?

Généralement, aucune urgence à commencer un traitement

Les gens qui ont « de la tension » ne sont pas malades. Une tension anormalement élevée augmente un peu le risque d’avoir un jour, plus tard, généralement après des années, une crise cardiaque (infarctus du myocarde) ou un accident vasculaire cérébral. Il n’y a pas de risque à court terme, sauf si la tension est vraiment très haute dans des conditions dites « normales » (au repos depuis plusieurs minutes, en position assise ou allongée, sans stress, sans consommation récente d’alcool ou de tabac, etc.). On ne doit prendre immédiatement un traitement que si la tension dépasse 180/110 mm Hg (ou 18/11) selon les recommandations françaises, ou 220/120 mm Hg (22/12) selon les recommandations britanniques (b).

Commencer par des mesures non médicamenteuses

Si la tension artérielle dépasse la norme (qui varie selon divers facteurs, dont la source des recommandations) mais qu’elle n’atteint pas 180/110 ou 220/120, la première chose à faire est de rechercher une cause (stress, surmenage, consommation élevée de sel, d’alcool ou de tabac, prise de certains médicaments, etc.) et de l’éliminer ou de la diminuer. La seconde chose à faire est d’augmenter (raisonnablement) son activité physique. Dans un grand nombre de cas, la tension artérielle revient toute seule à la normale en quelques semaines ou mois. Si ce n’est pas le cas, alors on peut rechercher une maladie causale par une prise de sang (en fait on trouve rarement), et seulement ensuite, commencer un traitement médicamenteux.
Car un traitement antihypertenseur doit être pris tous les jours pendant plusieurs années pour être efficace, et comme tout traitement, il peut provoquer des effets indésirables : ce n’est pas une décision à prendre à la légère…

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a– Comme sur l’ensemble du blog anti-Knock, les noms et les caractéristiques des patients et des médecins autres que moi ont été modifiés pour les rendre impossible à identifier.
b– La tension artérielle comporte deux chiffres. Le plus élevé est le pic de pression dans les artères, lorsque le cœur se contracte et « pousse le sang » (pression systolique), le second est la pression la plus basse, lorsque le cœur se relaxe pour se remplir et cesse de « pousser le sang » (pression diastolique). On le mesure en millimètres de mercure (ou mm Hg) qui est une vieille unité de pression : une tension artérielle normale est par exemple 110 / 70 mm Hg. Mais on simplifie parfois en parlant en centimètres de mercure (cm Hg) et on dit alors 11/7 au lieu de 110/70. Mais c’est la même chose.

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Article rédigé par Jean Doubovetzky sans conflit d’intérêt, notamment avec les firmes pharmaceutiques, leurs officines de communication, l’assurance maladie et les compagnies d’assurance ou mutuelles.

Crédit photo : Internet Archive Book Images sur Visualhunt

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Sources
– Prescrire Rédaction “Hypertension artérielle chez un adulte : premiers traitements” Premiers Choix Prescrire actualisation mars 2020 : 6 pages.
– Prescrire Rédaction “Poussée hypertensive chez un adulte” Premiers Choix Prescrire actualisation décembre 2019 : 3 pages.
– Basil J et coll. «Overview of hypertension in adults ». In: UpToDate, Post TW (Ed), UpToDate, Waltham, MA, USA. (Mis à jour en octobre 2021) : 45 pages.



CITER: Doubovetzky J "Une vraie-fausse hypertension artérielle" ; 22 Nov 2021 ; site internet Anti Dr Knock (https://anti-knock.fr/blog-histoires-vraies/une-vraie-fausse-hypertension-arterielle/)
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