La médecine n'est pas une guerre

Par le 19 avril 2022, actualisé le 01 Mai 22.

Dans un discours de 2020, parlant de la pandémie Covid, le président Macron a déclaré « Nous sommes en guerre ». Pourtant la médecine n'est nullement une forme de guerre. Cette idée vient d'une vision dépassée de la médecine. Continuer à l'utiliser semble plus dangereux qu'utile.

Cet article est le résumé d'une partie de mon livre sur la Covid, dont le titre provisoire est "Covid 19, attaque virale", à paraître aux éditions de la Différence en 2022.

Selon le général prussien Carl von Clausewitz, « la guerre n’est que la simple continuation de la politique par d’autres moyens » et c'est « un acte de violence qui doit contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté » (ref. 1). Elle résulte donc « d’un dessein politique ». D'autres auteurs ont dit ou écrit des choses approchantes. Napoléon Ier, par exemple (ref. 2). 
La lutte contre une épidémie ne peut donc pas être une guerre. Les microbes (virus, bactéries ou autres) n'ont aucune volonté en dehors de la tendance générale de la vie à se perpétuer et si possible, à s’étendre. Ils n’ont pas de projet politique. Et on ne peut pas leur imposer de volonté.
La métaphore guerrière est pourtant souvent utilisée en médecine au niveau des individus, et en particulier à propos des maladies infectieuses, comme le montrent les innombrables publicités pour des antibiotiques qui font intervenir des images de soldats, d’hélicoptères de combat, de chars, sans parler du vocabulaire militaire.

Une vision dépassée de la médecine

Selon une idée ancienne, les humains sont "normalement" dans un état de bonne santé. Dans une vision du début du XXe siècle, après les découvertes de Pasteur, les microbes sont des envahisseurs qui viennent mettre en danger cette bonne santé. L'organisme réagit en se défendant. En cas de défaite, l'issue de cette guerre peut conduire à la mort du patient. En cas de victoire, à la destruction du microbe.
En dehors du domaine infectieux, ce schéma de pensée d'une "bonne santé" interrompue par une agression, et qui peut revenir à la "normale" convient plus ou moins bien pour les traumatismes. Il rend très mal compte de la majorité des maladies, qu’elles soient génétiques (préexistantes à la naissance), endocriniennes (c’est-à-dire liées aux glandes, comme le pancréas dans les diabètes sucrés), cardiaques, rhumatismales, allergiques, etc. D’un certain point de vue, c’est un mode de pensée qui correspond à ce que l’on connaissait de la médecine à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Virus de la grippe. Comme les autres virus, il est insensible aux antibiotiques,
qui ne peuvent ni le détruire, ni l'affaiblir.
Dans l'immense majorité des maladies virales, les antibiotiques sont inutiles.

Tout bon microbe n'est pas un microbe mort

Contrairement à ce que pensait Pasteur, la majorité des microbes qui habitent notre corps sont utiles, et certains d’entre eux nous sont indispensables. Sans les microbes du tube digestif, impossible de digérer correctement, par exemple. D'autres microbes empêchent le développement d'infections ou de mycoses de la peau, de la bouche ou du vagin. Sauf circonstance particulière, les antiseptiques n'y sont pas les bienvenus. Même en cas de maladie infectieuse, le but du traitement n’est certainement pas de détruire tous les microbes : le but est de réduire la population de microbes infectants jusqu’à un niveau où l’organisme est capable, soit de les éliminer, soit de les contenir et de les empêcher de provoquer des troubles.

Éviter les antibiotiques inutiles

Il y a beaucoup de maladies infectieuses pour lesquelles on dispose d’antibiotiques qui permettraient de détruire les germes responsables, et où il est néanmoins préférable de laisser l’organisme se défendre seul. C’est le cas de l’immense majorité des angines, des sinusites, des otites et des bronchites aiguës dues à des bactéries, pour prendre des exemples courants (a)(ref.3). Sauf cas particulier, la stratégie médicale recommandée consiste alors à attendre quelques jours, et à ne traiter que les situations où les défenses de l’organisme semblent incapables de résoudre seules le problème ou de le résoudre assez vite.

Le risque de résistance

En effet, si on fait l'erreur de traiter systématiquement ces maladies infectieuses par antibiotiques, avec le temps, les microbes développent des mécanismes de résistance qui réduisent peu à peu l’efficacité de nos médicaments, jusqu’au moment où l’on risque de se trouver sans traitement adapté. En effet les bactéries évoluent et s'adaptent peu à peu, tandis que nos capacités à découvrir ou inventer de nouveaux antibiotiques sont limitées. La résistance croissante des bactéries aux antibiotiques est considérée par l’Organisation mondiale de la santé comme « l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement » (ref. 4). La première victime de ces excès de traitement est souvent la personne qui a été trop traitée, puisque c’est chez elle que se développent les microbes résistants.

La sagesse est donc souvent dans la patience.
Ce n'est pas parce que des symptômes sont pénibles que la meilleure solution est d'utiliser des antibiotiques.

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a- Je me suis fixé pour objectif de traiter toutes ces situations (angines, sinusites, otites, bronchites) dans le blog anti-Knock.
Vu mon programme, cela prendra peut-être un an ou deux.

Lire aussi :

- La rhino de l'enfant : médicaments
- Les objectifs des traitements et des diagnostics

Crédit photo : n°1 - "Microbes" par Arbyreed sur VisualHunt
n°2 - "Influenza virus" par Sanofi sur VisualHunt

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Sources
1- « Carl von Clausewitz (1780-1831) » dans Chaliand G., Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire,Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1990, p. 816-866.
Tamase Th., « Carl von Clausewitz (1780-1831), le théoricien de la guerre moderne », mis à jour le 9 mai 2020, Hérodote.net.
Weill E., « Guerre et politique selon Clausewitz », Revue française de science politique, vol. 5, n° 2, 1955, p. 291-314.
2- Napoléon, « Maximes de guerre »dans L’art de la guerre – De Sun Zu à De Gaulle, vade-mecum des situations conflictuelles, Paris, Librio, 2014.
3- Prescrire Rédaction, Premiers Choix Prescrire:« Angine aiguë » actualisation novembre 2021, 8 pages ; « Rhume » actualisation juin 2021, 5 pages ; « Sinusite aiguë infectieuse » actualisation février 2020, 9 pages ; « Otite moyenne aiguë », actualisation octobre 2021, 8 pages ; « Bronchite aiguë chez un adulte », actualisation avril 2020, 6 pages.
Flint P.W., “Throat disorders”, Murr A.H., “Approach to the patient with nose, sinus and ear disorders” ; Wenzel R.P., “Acute bronchitis and tracheitis” dans Goldman L., Schafer A.I. et coll., Goldman-Cecil Medicine, Philadelphia, Elsevier, 26e éd., 2020, p. 2565-2571e1, 2548-2556e2, 590-592e2.
Rubin M.A. et coll., “Sore throat, earache, and upper respiratory symptoms” dans Jameson J.L. et coll., Harrisson’s Principles of Internal Medicine, New York, McGraw-Hill Education, 20e éd., 2018, p. 208-218.
4- Hooper D.C., “Bacterial resistance to antimicrobial agents” dans Jameson J.L. et coll., Harrisson’s Principles of Internal Medicine, New York, McGraw-Hill Education, 20éd., 2018, p. 1057-1062.
Louie A., Drusano G.L., “Antibacterial chemotherapy” dans Goldman L., Schafer A.I. et coll., Goldman-Cecil Medicine, Philadelphia, Elsevier, 26e éd., 2020, p. 1850-1862e2.
« Résistance aux antibiotiques », 5 février 2018. Organisation mondiale de la santé.

Rédigé par sans conflit d'intérêt, notamment avec les firmes pharmaceutiques, leurs officines de communication, l'assurance maladie et les compagnies d'assurance ou mutuelles.

CITER: Jean Doubovetzky "La médecine n'est pas une guerre" ; 19 Avr 2022 ; site internet Anti Dr Knock (https://anti-knock.fr/blog-actualites/la-medecine-nest-pas-une-guerre/)
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